Depuis la Nuit Suspendue des Temps

paysage aquatique, lumineux et sonore (2019)
eau, bois, transducteurs, électronique, LED

Comme de nombreuses personnes aujourd’hui, je suis habité par l’idée que nous devons collectivement imaginer des nouveaux modes d’être au monde. Le philosophe Harmut Rosa, dans son ouvrage « Résonance, une sociologie de la relation » émet l’hypothèse que nos difficultés actuelles sont liées à ce qu’il nomme une « famine du temps » : la sensation de toujours manquer de temps nous enferme dans nos habitudes de pensée, et nous empêche de nous ouvrir à la richesse des possibles. « Depuis la nuit suspendue des temps » lance un défi à la gravité et au temps : l’incarnation sensible d’une utopie.
 
Des filets d’eau s’écoulent d’un objet monolithe noir suspendu au-dessus d’un bassin. Par moment, des filets d’eau se décomposent en gouttes d’eau qui semblent en suspension dans l’espace, comme si la gravité n’avait plus d’emprise sur elles. Certaines gouttes sont immobiles, pendant que d’autres remontent ou descendent lentement. Les mouvements parfois contraires créent des situations perceptuelles paradoxales. Le son de l’eau et la superposition d’ondes sonores très pures envahissent tout l’espace.

 
Cette œuvre convoque deux autres éléments mythologiques pour parler du temps : l’eau et la lumière. L’écoulement de l’eau a été dès l’antiquité l’un des premiers instruments de mesure du passage du temps. L’eau est ainsi une des métaphores les plus employées en littérature et en poésie pour évoquer le temps qui passe tout en touchant à l’immuable, au sentiment d’éternité. Elle incarne mieux que tout autre élément le paradoxe de notre expérience du temps, si bien exprimé par Apollinaire dans son poème « Le Pont Mirabeau ».
 
La lumière est un matériau à l’existence impalpable, qui révèle et sculpte l’espace. La Lumière est duale, elle a besoin d’ombre, donc de son absence, pour exister pleinement (cette nature ambigüe est exploitée par exemple par les peintres du clair-obscur ou dans les intérieurs des maisons japonaises). La lumière, comme l’eau, est matricielle, ainsi dans le livre de la Genèse, la naissance de la lumière précède celle des planètes et de la vie sur Terre. L’eau et la lumière nous mettent en relation avec une conception mythologique du temps. Elles possèdent toutes deux une dimension sacrée, au sens où Roger Caillois la définit : « Le sacré donne la vie et la ravit, est la source d’où elle coule, l’estuaire où elle se perd ».
 
Ce travail s’inscrit dans la continuité du travail de Christian Delécluse : des installations sensibles qui invitent le spectateur à explorer des situations de perceptions paradoxales. Il s’agit d’une « machine sensible », selon l’approche développée par le festival Accès)s( 2017 : une machine qui renvoie le spectateur à sa propre subjectivité. Un engagement politique : dépasser les messages militants pour offrir des objets qui contiennent leur propre contradiction.
 
Le projet relie la mythologie à une démarche art/science. Nouant des liens avec le réalisme fantastique, il s’appuie sur les mystères du monde au-delà des apparences, comme la fragmentation des filets d’eau qui échappe à notre sensibilité. Il met en scène des vibrations, au sens scientifique du terme : mécaniques, lumineuses et sonores ; et, au sens figuré, de résonance entre la subjectivité du spectateur et cette installation sensible.
 
« Depuis la Nuit suspendue des Temps » a été présentée au Mois Multi, le festival d’Arts Electroniques et multidisciplinaires de Québec, Canada en 2019, où elle a remporté le prix du public (commissariat Jeanne Couture), puis au festival 4+4 Days in motion à Prague, République Tchèque de la même année (Commissariat Denisa Václavová).

 

 

Artiste :

Christian Delécluse.

co-producteurs :

Centre de création sonore Avatar (Québec), 4+4 Days in motion (Prague), Centre Georges Pompidou (Paris), IRCAM (Paris)

assistants à la création :

Sonia Saroya, Philippe Lalande, Simon Laroche, Dany Massicotte

 

Remerciements :
Caroline Gagné, Julie Paradis, Nathalie Leblanc, Jeffrey Poirier, Pascale Lavigne, Diemo Schwarz, Mylène Benoit

Le dispositif technique de suspension des gouttes d’eau a été mis au point en collaboration avec Tania Le Goff.